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Au Japon, l'expérience n'a de sens que si on l'interprète

Au Japon, l'expérience (keiken) n'équivaut ni à l'ancienneté ni au diplôme : seule la façon de l'interpréter produit une vraie croissance. Pour un cadre francophone qui travaille avec une entreprise japonaise, lire un CV tokyoïte comme un CV français est une erreur de jugement.

Dernière mise à jour: Lecture d'environ 4 min

Dans un entretien à Paris, le regard tombe d'abord sur l'école et l'année du diplôme. Dans une réunion à Tokyo, la question qui ouvre souvent la discussion est : « depuis combien d'années travaillez-vous sur ce type de dossier ? » Les deux scènes parlent d'« expérience », mais elles ne mesurent pas la même chose. Dans le monde des affaires, « avoir de l'expérience » pèse lourd. Pourtant, empiler les années suffit-il vraiment à grandir ? L'expérience, en elle-même, n'a aucune valeur automatique. Ce qui compte, c'est ce que l'on en tire, et la manière dont on s'en sert. Cet article examine pourquoi il faut apprendre de l'expérience sans s'accrocher au résultat du jour, et comment les dirigeants de premier plan transforment ces années en matière utile — surtout lorsque l'on travaille avec des entreprises japonaises.

Pourquoi l'expérience, à elle seule, n'a-t-elle aucune valeur ?

Un directeur français débarque à Tokyo avec vingt ans de métier. Son homologue japonais, plus jeune, mène pourtant la négociation. La surprise est fréquente, et elle dit quelque chose de précis. L'expérience n'est pas une magie qui ferait grandir une personne à force de calendrier. Si l'on répète pendant dix ans, sans les modifier, les savoirs et les méthodes de la première année, on n'a pas « dix ans d'expérience » : on a répété une année, dix fois. Même avec un long parcours, suivre toujours le même schéma produit rarement un apprentissage nouveau.

À l'inverse, certaines personnes grandissent très vite, alors que leurs années de métier sont encore courtes. Ce qui fait la différence, c'est la façon dont on interprète l'expérience. Face au même événement, celle ou celui qui en tire une leçon et celle ou celui qui n'en tire rien ne grandissent pas au même rythme. La vraie valeur ne naît pas de l'événement. Elle naît du sens que l'on donne à cet événement, et de l'action suivante que l'on en déduit.

C'est là un point propre au Japon, et il échappe souvent aux lecteurs francophones. Le mot keiken (経験, l'expérience vécue) n'est l'équivalent ni de l'ancienneté française, ni d'un diplôme de grande école. En France, en Belgique ou en Suisse romande, l'ancienneté ouvre des droits concrets : prime, protection, barème de convention collective. Le diplôme, lui, ouvre des portes. Au Japon, la durée de service — kinzoku nensu (勤続年数, les années passées dans l'entreprise) — est respectée, mais elle ne se convertit pas automatiquement en compétence, ni en pouvoir de décision. Pour un cadre francophone, prendre « longtemps en poste » pour « habilité à trancher » est une erreur de lecture coûteuse. L'expérience japonaise n'est pas un titre. C'est une interprétation, que l'on doit encore prouver dans la pièce suivante.

Comment apprendre du processus sans s'enfermer dans le succès ou l'échec ?

Après un appel d'offres perdu, la tentation est de coller une étiquette : « échec », et de passer à autre chose. Trop s'accrocher aux labels « succès » et « échec » fait rater la leçon que l'expérience contenait. Ce qui compte, ce n'est pas le résultat, c'est le processus. Même lorsque le plan n'a pas tenu, tout change selon que l'on s'arrête à un « échec » ou que l'on en fasse une matière pour la fois suivante. La croissance qui vient après n'est pas la même.

L'échec fait mal. Il contient aussi, en même temps, beaucoup de graines d'apprentissage. Analyser pourquoi le résultat n'est pas venu, puis concevoir une correction, est déjà la marche vers le succès suivant. Même en cas de succès, il faut vérifier pourquoi cela a marché, et le reporter sur la suite. L'environnement change : un schéma qui a réussi une fois peut cesser de valoir. Rester en apprentissage, à partir de chaque expérience, est ce qui relie la croissance de long terme à des résultats durables.

En France, le « droit à l'échec » s'est installé dans le discours des start-up, alors que, dans les grandes écoles et l'administration, un échec reste souvent une tache sur le parcours. Le Japon ne célèbre pas l'échec pour lui-même. Il exige autre chose : le hansei (反省, l'examen de soi). Un échec que l'on nomme, que l'on dissecte en équipe, peut renforcer la confiance. Un échec que l'on recouvre d'un dossier lisse, ou que l'on nie, se lit au contraire comme un manque de sérieux. Pour un partenaire francophone, cette différence n'est pas théorique. Après un dossier qui a mal tourné avec une entreprise japonaise, le geste qui compte n'est pas de « rebondir » en silence : c'est de montrer, noir sur blanc, ce que l'on a compris et ce que l'on changera la prochaine fois.

Comment les dirigeants de premier plan transforment-ils l'expérience ?

Dans une salle de conseil, on entend souvent vanter « vingt ans d'expérience ». Les dirigeants qui tiennent dans la durée ne s'arrêtent pas à ce chiffre. Comment les meilleurs chefs d'entreprise et leaders d'affaires interprètent-ils l'expérience, et comment s'en servent-ils ? Leurs épisodes donnent des indices pour transformer une année vécue en matière qui a un sens.

Transformer l'échec en « patrimoine »

Thomas J. Watson Sr., président d'IBM, a laissé une anecdote fameuse. Un salarié avait commis une erreur grave, qui avait causé une perte considérable. Watson, au lieu de le licencier, aurait dit : « vous venez de payer des frais de scolarité très élevés. » Il a lu l'échec comme un aliment pour la croissance de cette personne. Traiter l'expérience comme un « investissement », et en faire une ressource pour plus tard, est un réflexe commun aux dirigeants de premier plan.

Une culture qui revient sans cesse sur ce qui s'est passé, et qui continue d'apprendre

Chez Toyota Motor, et dans d'autres entreprises japonaises de premier plan, un projet ne se clôt pas sans un retour en arrière. L'équipe nomme ce qui a bien fonctionné et ce qui doit changer, puis elle reporte cet apprentissage sur le travail suivant. Le mécanisme existe. Au niveau individuel, de nombreux dirigeants notent chaque jour ce qu'ils ont observé, puis relisent ces notes le week-end.

Ce rituel a un nom : le kaizen (改善, l'amélioration continue), porté par le hansei. Il ne s'agit pas d'un rapport de « retour d'expérience » à la française — le RETEX des armées, de l'aéronautique ou de l'industrie, souvent clos par un document. Chez Toyota, l'examen n'est pas un dossier que l'on classe. C'est une pratique d'équipe, répétée, qui oblige chacun à dire ce qui a marché et ce qui doit changer. Pour un partenaire francophone, refuser de parler d'un raté, ou le recouvrir d'un support trop lisse, peut se lire au Japon comme de la légèreté — alors qu'en France, le même silence passe parfois pour de la maîtrise. L'occasion, pour qui travaille avec une firme japonaise, est inverse : montrer que l'on sait relire un dossier, même pénible, ouvre plus de crédit qu'un diplôme aligné sur un CV.

Des dirigeants qui ont fait de l'adversité une matière

Steve Jobs a connu l'éviction d'Apple. Il a repris de l'expérience dans d'autres entreprises, puis il est revenu à Apple avec ces leçons et ces techniques, et il a réussi à une tout autre échelle. C'est un cas net : ce n'est pas l'événement qui change l'avenir, c'est la façon dont on le lit.

Cinq pistes pour donner un sens à l'expérience

  • Prendre l'habitude de relire, à intervalles réguliers : le week-end, ou à la clôture d'un projet, écrire « ce qui a marché », « ce qui n'a pas marché » et « ce que j'en retiens » est un geste simple, et il est efficace.
  • Faire de l'échec une matière : une fois l'émotion retombée, analyser à froid, et se demander « pourquoi cela a échoué » et « comment j'agirai la prochaine fois ».
  • Ne pas s'installer dans un succès : un succès peut venir du hasard ou du contexte. Il faut examiner « pourquoi cela a réussi » et « si l'on peut le reproduire ».
  • Apprendre de l'expérience des autres : les récits des aînés et des proches, les livres et les articles, donnent une expérience indirecte, dont on peut aussi tirer parti.
  • Tenir un état d'esprit de développement : aborder chaque événement avec l'idée que « il y a, quelque part, une indication pour grandir ».

Questions fréquentes (FAQ)

Q. Pourquoi a-t-on l'impression de ne plus grandir, malgré de nombreuses années d'expérience ?

Parce que l'on n'est pas revenu sur l'expérience, et que l'on a répété le même schéma. En prenant l'habitude de relire, puis d'agir pour corriger, on convertit enfin l'expérience en croissance. Au Japon, un CV long n'apaise pas cette question : ce que l'on demandera, c'est ce que ces années ont changé dans votre façon de décider.

Q. Quelles méthodes concrètes permettent d'apprendre d'un échec ?

On analyse la cause avec la grille 5W1H — qui, quoi, quand, où, pourquoi, comment — puis on dresse la liste des corrections. Préparer à l'avance un plan d'action pour le cas où la même situation reviendrait est particulièrement efficace. Dans une relation d'affaires avec le Japon, mettre cette grille par écrit, et la partager, vaut souvent plus qu'une excuse orale trop rapide.

Q. Qu'est-ce qu'un état d'esprit de développement ?

C'est la conviction que l'on peut étendre ses capacités par l'effort et l'apprentissage. On l'oppose à l'état d'esprit figé, selon lequel les capacités seraient données à la naissance. Ce cadre, dû à Carol Dweck, rend plus disposé à tenter. Il éclaire aussi un malentendu franco-japonais : un diplôme français dit ce que l'on a déjà prouvé ; un keiken japonais demande ce que l'on est encore prêt à apprendre.

Daisuke Inazawa, President & CEO of INA&Associates Inc.

Auteur

Président-directeur généralINA&Associates Inc.

Président-directeur général d'INA&Associates Inc. Dirige le courtage immobilier, la location et la gestion de biens dans le Grand Tokyo et la région du Kansai. Spécialisé dans la stratégie d'investissement en immobilier de rendement et le conseil aux grandes fortunes.

Daisuke Inazawa est le président-directeur général d'INA&Associates Inc., une société immobilière japonaise dont le siège se trouve à Osaka et qui dispose d'une succursale à Tokyo. Il dirige les trois activités fondamentales du groupe — courtage en vente immobilière, location et gestion de biens — dans le Grand Tokyo et la région du Kansai.

Ses domaines d'expertise recouvrent la stratégie d'investissement en immobilier de rendement, l'optimisation de la rentabilité des opérations locatives, le conseil immobilier destiné aux grandes fortunes (UHNWI) et aux investisseurs institutionnels, ainsi que l'investissement immobilier transfrontalier. Il fournit un conseil de long terme, fondé sur les données, à une clientèle d'investisseurs au Japon comme à l'étranger.

Sous la devise « l'actif le plus précieux d'une entreprise, ce sont ses hommes », il positionne INA&Associates comme une « entreprise d'investissement dans le capital humain » et s'engage à créer une valeur d'entreprise durable par le développement des talents. En tant que dirigeant, il s'exprime également sur le leadership et la culture organisationnelle en période de changement.

Il a obtenu onze qualifications professionnelles japonaises : courtier immobilier agréé (Takken), Master agréé en conseil immobilier, gestionnaire agréé de copropriétés, superviseur agréé de gestion d'immeubles, professionnel certifié de gestion locative, gyōseishoshi (juriste administratif), responsable certifié de la protection des données personnelles, responsable de prévention incendie de classe A, spécialiste certifié de l'immobilier vendu aux enchères, ingénieur de maintenance de copropriétés, et superviseur agréé des opérations de crédit.

  • Courtier immobilier agréé (Takken)
  • Master agréé en conseil immobilier
  • Gestionnaire agréé de copropriétés
  • Superviseur agréé de gestion d'immeubles
  • Professionnel certifié de gestion locative
  • Gyōseishoshi (juriste administratif)
  • Responsable certifié de la protection des données personnelles
  • Responsable de prévention incendie de classe A
  • Spécialiste certifié de l'immobilier aux enchères
  • Ingénieur de maintenance de copropriétés
  • Superviseur agréé des opérations de crédit